mardi 16 juin 2009

"Libéralisme et laissez-faire la leçon de Turgot", par Alain Laurent partie N 2





JLC : Nous retrouvons AL qui vient de participer à un ouvrage collectif publié par le Cercle Turgot et édité par les Echos-Eyrolles dont le titre est en soi une histoire complète sur l’actualité : "Repenser la planète finance, regards croisés sur la crise financière " ; le Cercle Turgot étant présidé par Jacques-Henri David. L’idée, c’est tout simplement de proposer une analyse, on va dire multidisciplinaire sur ce sujet sur lequel biens des économistes et biens des analystes se cassent les dents !
Alors, cet ouvrage, « Repenser la planète finance » paraîtra donc fin mars et vous le trouverez dans toutes les bonnes librairies.
Pour votre part, AL, vous traitez du regard des autres sciences, de la philosophie puisque vous êtes philosophe et essayiste et bien sûr vous venez de faire un parallèle extrêmement remarqué, entre Turgot, le tenant du laissez-faire et le libéralisme et la crise financière.
Votre article s’intitule « Libéralisme et laissez-faire, la leçon de Turgot ».
Quelle est la leçon de Turgot sur la crise financière à travers le libéralisme et d’abord « laissez-faire », c’est « laissez-les faire » plus exactement ?
AL : C’est en tant qu’historien des idées que je me suis beaucoup intéressé à Turgot. Sur ce plan, ce qui avait beaucoup retenu mon attention - il y a maintenant une bonne douzaine d’année environ - c’était que, l’un des concepts qui sur le plan de l’économie caractérise la tradition libérale, c’est l’idée de laissez-faire. Soulignons au passage, puisque c’est sur les ondes que cela se passe et c’est sous sa forme écrite qu’il faudrait l’avoir, que laissez-faire est toujours en France mal orthographié : il ne s’agit pas de « laisser-faire » à l’infinitif mais de « laissez-faire » presque au sens impératif : « laissez-les faire » ou « laissez-nous faire ».
Il faut rappeler le contexte qui n’a pas échappé à l’attention de Turgot, c’est qu’à l’époque, dans le cadre de l’absolutisme monarchique et des monopoles et privilèges d’Etat et d’une hyper-réglementation de pratiquement tout, les premiers économistes, ceux qui relèvent de ce qu’on appelle dès cette époque l’économie politique, prônent le laissez-faire. Ça veut dire quoi ?
Ça veut dire, et Turgot qui se réfère à son mentor, à son maître Vincent de Gournay, emploie cette expression et surtout il en explicite bien le sens. Ça veut dire : par rapport à tous les carcans qu’impose le pouvoir politique en matière de réglementations, souvent de taxations et d’interventions, il vaut mieux infiniment faire confiance aux acteurs de la société - d’ailleurs ce sont des acteurs qui vont au-delà de la seule économie au sens strict du terme parce que ils sont les mieux placés localement là où ils sont, en poursuivant leurs propres intérêts pour savoir ce qu’il convient de faire. Et c’est ce que Turgot s’est employé d’ailleurs à mettre en œuvre dans les deux années où il a été au pouvoir en promulguant des édits de libéralisation où il s’agissait en effet de laisser faire les gens pour peu qu’ils se comportent de façon raisonnable, qu’ils assument leurs responsabilités, qu’il suivent ce qu’on appelait à l’époque la voie de la droite raison, à cette condition là, en effet, et, tout de même, sous la protection d’un état limité mais qui a pour vocation de faire respecter le droit (le droit des individus, le droit de faire respecter leur propriété, leur droit de pouvoir entreprendre mais faire respecter le droit leur impose de se respecter mutuellement ), hé bien dans ce contexte là, en effet, il peut y avoir un « laissez-faire », on peut laisser faire les individus.
Mais d’emblée Turgot souligne bien qu’il ne s’agit pas de laisser faire n’importe quoi !
Laissez-les faire, l’injonction adressée aux gouvernants de l’époque est l’écho, en quelque sorte, à un entrepreneur du 17ème siècle qui était confronté à Colbert et qui, excédé avec tous les monopoles, réglementations, interventions, les taxations, etc..., s’est écrié : « Mais ! Laissez-nous faire ! » Laissez-nous faire, étant entendu que là où nous sommes, nous sommes bien meilleur juge que vous de ce qu’il convient de faire localement lorsqu’on entreprend.
JLC : Le regard que vous portez, vous, en tant que philosophe sur la crise, je vais en donner un aperçu : à la page 32 : « Tout semble bel et bien s’être passé comme si une petite caste arrogante s’était enfermé dans la pire des bulles, celle qui isole du réel et déconnecte de ses contraintes et limites et faire perdre le sens le plus élémentaire de rationalité et de la responsabilité personnelle et comme si ses « élus » s’étaient comportés en prédateurs et exploiteurs du capitalisme à leurs profits exclusifs, donnant ainsi naissance à une sorte de chancre ou une prolifération de cellules cancéreuses n’ayant plus rien à voir avec le libre jeu financier, servant le capitalisme entrepreneurial dont ils ont déréglé l’autorégulation. »
Je crois que tout est dit dans cette phrase et je pense que beaucoup d’observateurs vous rejoignent sur ce sujet.
Vous parlez d’autorégulation et vous précisez à la page 33 qu’il faut se garder d’une première erreur, c’est de confondre dérégulation et déréglementation.
AL : Oui, cela vient en partie d’une étrange incompréhension de l’anglais parlé aux Etats-Unis où « regulation » veut dire « réglementation » (exemple, aux EU, quand vous rentrez dans un parc, il y a des « regulation » c’est à dire des réglements). Ce qu’ont fait les économistes libéraux à partir des Etats-Unis c’est « déréglementer » mais « déréglementer » ne veut pas dire qu’il n’y a plus de régulation ! Non seulement il y a la possibilité de l’autorégulation mais bien entendu il y a aussi une régulation latérale par l’intermédiaire du droit ou, éventuellement, l’intervention minimale de l’état. Et, dans la phrase que vous citiez, ce sur quoi j’ai voulu attirer l’attention consiste à m’opposer à deux opinions très en vogue actuellement : celle parfois de mes propres amis économistes libéraux qui ont tendance à toujours dire : « c’est la faute à l’Etat. » Ils sont loin d’avoir évidemment tort puisque l’origine de la crise c’est tout de même l’Etat américain (avec l’histoire du crédit hypothécaire consenti à des individus insolvables au nom de l’Etat-providence pour que tout le monde accède à la propriété : c’était proprement irresponsable). Mais ce qui est non moins irresponsable, c’est d’avoir sauté sur l’occasion pour, si je puis dire, en tirer profit et disséminer dans la nature, par l’intermédiaire de la titrisation, des choses dont on ne savait même plus de quoi il s’agissait.
Alors, d’une part je m’oppose à l’idée selon laquelle il pourrait y avoir une auto-régulation spontanée des sociétés, en tout cas, des marchés : non ! Il faut qu’il y ait une sorte de réglage préalable de la régulation ou de l’auto-régulation. Ce réglage préalable, il se situe sur deux plans : d’une part, institutionnel ( sous le regard d’un état de droit qui fait respecter un certain nombre de principes et de règles, et deuxièmement, ce qu’on a toujours tendance à oublier, ça dépend également des mœurs c’est à dire de la capacité des individus à se comporter d’une certaine façon raisonnée, responsable, à faire preuve parfois de goût du risque mais en même temps de ne pas délaisser la prudence. Or, si les mœurs, comme disait Montesquieu, si les mœurs ne sont pas là, tout système risque de se dégrader et d’imploser. Donc je soutiens en effet que l’auto-régulation ne se fait pas à n’importe quelle condition.
Et contre la Doxa dominante, contre ce que tout le monde raconte actuellement, y compris au plus au niveau de l’Etat, ce n’est pas la fin du tout du tout du « laissez-faire » ni de l’auto-régulation. L’auto-régulation est bel et bien possible.

Donc, en intellectuel libéral mais qui n’a pas perdu son esprit critique, je me bats sur deux fronts : l’Etat n’a pas tous les torts mais par ailleurs, le libre marché continue à pouvoir faire ses preuves. L’auto-régulation, en effet, peut continuer à exister à condition de ne pas faire n’importe quoi.

JLC : Vous ne croyez pas trop à la baguette magique des politiques. Page 35, vous dites ceci : « Est-ce que les politiques sont pour autant mieux placés que d’autres pour instaurer une meilleure régulation, comme on voudrait tant le faire croire en proclamant qu’il faut refonder le capitalisme et que le moment est venu du retour de l’Etat ? Turgot et bien d’autres à sa suite l’avait bien pointé : dirigeants politiques et grands commis de l’Etat ne sont pas d’une extraction surnaturelle qui les rendraient mieux aptes que quiconque à discerner l’intérêt général. Eux aussi, tout en se parant de vertus et de l’onction électorale, cherchent à satisfaire leur intérêt particulier : clientélisme, idéologie, etc... Rien ne prouve qu’ils disposent de compétences surhumaines qu’il faudrait avoir pour prétendre réguler l’ordre hyper complexe du marché. »

2 commentaires:

Robert Marchenoir a dit…

Ah, ben je signe des deux pieds, alors. La loi (minimale mais nécessaire), plus la moralité des citoyens. L'une et l'autre sont tout aussi nécessaires. Ca a l'air évident, mais de nos jours, il vaut mieux rappeler les évidences.

Je vous conseille à ce sujet l'enquête du Monde d'aujourd'hui (oui, pardon, j'ai péché, j'ai mis un euro quarante dans ce torchon en papier -- un rare moment d'égarement qui ne se reproduira plus, je vous le promets) : le plagiat dans les universités françaises est désormais tellement répandu, que les doctorants dont la thèse est un pillage ont bien souvent un directeur de thèse qui fut, lui-même, en son temps, un plagiaire.

L'enquête indique aussi que lorsque un plagiat est découvert, il y a souvent de très fortes pressions, au sein de l'université, pour qu'aucune sanction ne soit prise.

Le journal dit que tout ça est la faute à la recherche de productivité et à Internet. Il ne lui viendrait pas à l'idée d'écrire que c'est parce que les plagiaires et leurs protecteurs sont malhonnêtes.

Je suppose qu'une proportion impressionnante de tous ces braves gens ont des papiers Degauche tout à fait en ordre, passent leur temps à fustiger la "marchandisation du monde", à déplorer "le règne de l'argent-roi", à condamner les "banksters", etc.

Mais en quoi serait-ce "l'ultra-libéralisme" qui les aurait poussés à frauder et à mentir ? Qu'est-ce que "les patrons du CAC 40" peuvent bien avoir à faire avec leur décision de voler le travail d'autrui pour une thèse de grammaire latine, au lieu de se sortir les doigts du cul pour apporter une brique supplémentaire au savoir humain, obtenue à la sueur de leur propre front -- sueur tout à fait métaphorique, ce n'est pas comme s'il s'agissait d'un travail "pénible" justifiant une retraite à 48 ans ?

Sûrement, ces défenseurs indomptables de la vraie culture, de la science qui ne s'autorise que d'elle-même, du pur travail de l'esprit non souillé par la médiocre recherche du profit, doivent repousser loin d'eux, avec horreur, spontanément, tout tripatouillage intellectuel de cet ordre ?

Le Monde interviewe un pauvre maître de conférences plagiaire, poussé à démissionner de son poste à la tête de chépaquelle institution à cause de ça, sous la pression de ses pairs -- mais sans citer son nom, "parce qu'il a refusé d'être cité".

Voyez comme c'est simple, chez ces messieurs : un faux universitaire, un intellectuel malhonnête qui a escroqué autrui et la société demande à ne pas être identifié, alors on ne l'identifie pas.

En effet, citer son nom constituerait une sorte de "double peine". Or, il est "sous anxiolytiques". Son député-maire, patron et soutien y voit "un procès en sorcellerie". Il ne faut pas stigmatiser...

Sur les deux pages de l'enquête, qui comporte, entre autres, deux articles sur deux affaires bien précises où les plagiaires ont été condamnés par la justice, pas un seul nom de faussaire n'est cité par le Monde.

Le quotidien de révérence se fait donc le complice de cette escroquerie, la pire : l'escroquerie intellectuelle. Celle qui pervertit les mots mêmes qui permettent de juger de tout le reste, celle qui jette le doute sur l'autorité de la science elle-même.

En revanche, quand le "nez" Guerlain dit travailler comme un nègre, que le préfet de Langlade trouve qu'Orly ressemble à l'Afrique, ou que Florent Pagny ne veut pas que ses enfants rentrent de l'école en parlant arabe, là, non seulement on peut citer, mais en plus c'est recommandé de stigmatiser à donf, et la double ou triple peine s'impose : médiatique, judiciaire et professionnelle.

Les fautifs sont traînés dans la boue par les médias, condamnés par les tribunaux, et blackboulés dans leur métier.

Tout est normal, tout va bien.

Robert Marchenoir a dit…

Ah, ben je signe des deux pieds, alors. La loi (minimale mais nécessaire), plus la moralité des citoyens. L'une et l'autre sont tout aussi nécessaires. Ca a l'air évident, mais de nos jours, il vaut mieux rappeler les évidences.

Je vous conseille à ce sujet l'enquête du Monde d'aujourd'hui (oui, pardon, j'ai péché, j'ai mis un euro quarante dans ce torchon en papier -- un rare moment d'égarement qui ne se reproduira plus, je vous le promets) : le plagiat dans les universités françaises est désormais tellement répandu, que les doctorants dont la thèse est un pillage ont bien souvent un directeur de thèse qui fut, lui-même, en son temps, un plagiaire.

L'enquête indique aussi que lorsque un plagiat est découvert, il y a souvent de très fortes pressions, au sein de l'université, pour qu'aucune sanction ne soit prise.

Le journal dit que tout ça est la faute à la recherche de productivité et à Internet. Il ne lui viendrait pas à l'idée d'écrire que c'est parce que les plagiaires et leurs protecteurs sont malhonnêtes.

Je suppose qu'une proportion impressionnante de tous ces braves gens ont des papiers Degauche tout à fait en ordre, passent leur temps à fustiger la "marchandisation du monde", à déplorer "le règne de l'argent-roi", à condamner les "banksters", etc.

Mais en quoi serait-ce "l'ultra-libéralisme" qui les aurait poussés à frauder et à mentir ? Qu'est-ce que "les patrons du CAC 40" peuvent bien avoir à faire avec leur décision de voler le travail d'autrui pour une thèse de grammaire latine, au lieu de se sortir les doigts du cul pour apporter une brique supplémentaire au savoir humain, obtenue à la sueur de leur propre front -- sueur tout à fait métaphorique, ce n'est pas comme s'il s'agissait d'un travail "pénible" justifiant une retraite à 48 ans ?

Sûrement, ces défenseurs indomptables de la vraie culture, de la science qui ne s'autorise que d'elle-même, du pur travail de l'esprit non souillé par la médiocre recherche du profit, doivent repousser loin d'eux, avec horreur, spontanément, tout tripatouillage intellectuel de cet ordre ?

Le Monde interviewe un pauvre maître de conférences plagiaire, poussé à démissionner de son poste à la tête de chépaquelle institution à cause de ça, sous la pression de ses pairs -- mais sans donner son nom, "parce qu'il a refusé d'être cité".

Voyez comme c'est simple, chez ces messieurs : un faux universitaire, un intellectuel malhonnête qui a escroqué autrui et la société demande à ne pas être identifié, alors on ne l'identifie pas.

En effet, citer son nom constituerait une sorte de "double peine". Or, il est "sous anxiolytiques". Son député-maire, patron et soutien y voit "un procès en sorcellerie". Il ne faut pas stigmatiser...

Sur les deux pages de l'enquête, qui comporte, entre autres, deux articles sur deux affaires bien précises où les plagiaires ont été condamnés par la justice, pas un seul nom de faussaire n'est cité par le Monde.

Le quotidien de révérence se fait donc le complice de cette escroquerie, la pire : l'escroquerie intellectuelle. Celle qui pervertit les mots mêmes qui permettent de juger de tout le reste, celle qui jette le doute sur l'autorité de la science elle-même.

En revanche, quand le "nez" Guerlain dit travailler comme un nègre, que le préfet de Langlade trouve qu'Orly ressemble à l'Afrique, ou que Florent Pagny ne veut pas que ses enfants rentrent de l'école en parlant arabe, là, non seulement on peut citer, mais en plus c'est recommandé de stigmatiser à donf, et la double ou triple peine s'impose : médiatique, judiciaire et professionnelle.

Les fautifs sont traînés dans la boue par les médias, condamnés par les tribunaux, et blackboulés dans leur métier.

Tout est normal, tout va bien.